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Désobéissance urbaine au pied du Noisetier

Published on 31st March 2018

Moi

Il existe à Issy-les-Moulineaux, près du métro Corentin Celton, un noisetier niché au creux d'un bout de terre grillagé : dépendant de l’immeuble voisin et ignoré de tous, sauf de ceux qui y jettent mégots, plastiques ou bouteilles. C'est qu'il est prolifique : les noisettes sont bonnes, et je pense naïvement que leur forme allongée, qui ne remplit pas toute la coque, correspond à une variété particulière.

Même si elle est archi polluée, je suis contente d’avoir une nourriture gratuite à côté de chez moi, en bonne consommatrice habituée à prendre les produits de la terre sans rien lui donner, et à ronchonner contre les prix du bio trop chers en France et trop bon marché en Allemagne. Sans rien lui donner ? Prévoir du temps et des contenants pour le ramassage des déchets me semble naturel et logique, puisque ils sont à portée de la main tendue vers les noisettes.

Si naturel que j’y reviens seulement à l’été 2016. Je récolte les noisettes, travaille au passage sur ma conscience corporelle et mes abdos, et ramasse les déchets que je pars débusquer dans tous les coins : par besoin d’activité physique, heureuse aussi qu’elle ne soit pas le but mais la conséquence d’une action qui comble mes besoins de dépense énergétique, au lieu de les frustrer. Un échange s’établit avec ce petit bout de terre, je ramasse tout ce qui se mange et se jette.

Et puis me vient un jour l’idée d’enfouir les déchets organiques au pied du noisetier. Le composteur de quartier n’existant pas encore, je trouve soudain plus logique de laisser les restes de fruits et légumes se décomposer dans le sol plutôt que d’augmenter le volume de ma poubelle. Ramasser des fruits sur le terrain d’autrui, creuser la terre : Quelle hors-la-loi je suis ! Mais j’éprouve la satisfaction d’obéir à une loi naturelle, plus juste. Me voici donc avec pelle et râteau, à l’abri des regards – le sentiment d’agir en criminelle me fait agir en douce, à enfouir en conscience, en évitant agrumes, ail, oignons…, conformément aux produits autorisés ou interdits pour le compostage.

Alors, revient en 2017 le temps de récolter les fruits, durant la 2è moitié de l’été. Connectée à ce petit bout de terre, je cherche aussi une connexion à mes semblables. Car si je me cache pour enfouir, je suis avide d’échanger (sur) ce que je ramasse. Car le temps des récoltes, c’est le temps du partage. Bon, la seule personne avec qui j’arrive à converser quelques minutes, quelle que soit la saison, est une dame frappée du ciboulot. Car inadaptée, sur le chemin du métro-boulot-dodo, au rythme hostile aux paroles impromptues ou à la curiosité envers une inconnue ? Quelques adultes se montrent bien, tout de même, un peu curieux : souvent attirés par les enfants vers cette étrange ramasseuse, lorsqu’ils n’échouent pas à les y intéresser. De toute façon, cet été 2017 n’est pas très prolifique. Mais… Quelle émotion lorsque je découvre, pour la première fois, le fruit de mes ordures organiques : des coques de noisette bien pleines !

Si vous passez à l’été 2018 du côté du noisetier, venez-donc récolter noisettes et papiers à ses pieds. Surtout à l’heure où les enfants gambadent le nez au vent. Vous remarquerez alors peut-être des coquilles de noix dispersées ici ou là, non acceptées dans le composteur de quartier, car trop longues à se dégrader : des coquilles ramassées au fond du jardin d’une maison de retraite d’Issy-les-Moulineaux, au pied d’un magnifique noyer, ignoré de tous.



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